L’agonie du silence au Musée L

BienvenUE accoste au Musée L.  Une quarantaine d’artistes de toutes nationalités nous parle d’errances, de blessures ou d’espoirs, soucieux d’alerter sur le génocide actuel des migrants subsahariens lors de la traversée du Détroit de Gibraltar.

 

A corps étouffé, se débattant sous un voile, une gangue, un linceul, l’être gagne peu à peu en humanité. Emergeant de l’eau pour affronter cet autre péril qu’est la prise de contact avec un nouveau sol, -une terre promise ?-, le puzzle humain se reconstruit au prix d’un combat métamorphosé en parade de survie par Marie-Laure V., artiste d’ici et d’ailleurs. Sous la caméra chirurgicale de la vidéaste néerlandaise Robin Kolleman, Là où les nuages viennent mourir est l’appel de tout migrant, celui que nous n’entendons pas dans le flux des informations déversées quotidiennement sur nos conforts en sursis. Robin Kolleman maintient ses préoccupations vitales que sont l’esthétisme, l’érotisme et la mort dans une composition fluide et légère, si lourde de sens, de laquelle va naître un espoir nouveau fait femme. Et ce corps qui se délie en un peu plus de six minutes faites de grâce et de douleur, avec réserve et pudeur, montre toute l’amplitude du non-dit, cette part humaine de la tragédie qui se poursuit en génocide dans le détroit de Gibraltar. Sans donner la parole, sans images arrêtées, sans livrer de visage, ces deux artistes défendent la dignité humaine au rythme d’un lent développement filmique profondément émouvant.

Ce moment intense est un regard qui pointe et qui extrait. Gorgé d’émotion, il faut se tourner vers cette panacée d’artistes réunis dans l’exposition BienvenUE au sein de laquelle l’installation de Charley Case est certainement une des pièces emblématiques tant elle questionne le thème de la migration et le partage des cultures. L’immense barque renversée dont ne subsiste que l’ossature en forme de cage thoracique mesure 22 mètres de long. Barco Iris se dresse comme un hommage aux disparus en mer Méditerranée. Elle évoque aussi le pont imaginaire, le cordon ombilical qui relie les deux continents miroirs. Ce pont Sud-Nord dénonce une circulation a sens unique: les matières premières sortent de l’Afrique vers Europe (cobalt, cuivre, uranium, lithium, pétrole, phosphate, café, chocolat, bois) alors que les humains n’ont pas le droit de prendre cette même route. « Il y a des chaussures en suspension mêlées à des débris récoltés dans un cimetière de pateras, ces bateaux que les migrants utilisent pour traverser le détroit de Gibraltar. Les côtes du bateau-corps deviennent la voûte d’une cathédrale de fortune. Un sablier s’écoule de l’Afrique à l’Europe, et attend son heure pour que tourne la roue », précise le plasticien belge dont l’univers est empreint d’humanité et de sensibilité aux questions sociétales

Face à l’Europe-forteresse

Dans un deuxième espace, le Muzoo est un musée dans le musée. Il rassemble les témoignages d’une quarantaine d’artistes, faits d’objets rencontrés en chemin de migration et récoltés tout autour du pourtour méditerranéen: « Ces matériaux, ils vont les détourner, les poétiser, pour nous mettre dans un état de réflexion », explique Anne Querinjean, directrice du Musée L, convaincue que l’art contemporain a vraiment cette force de donner à penser et à interroger l’Europe qui referme ses frontières et devient une forteresse.

Actif pour la première fois en 2013 en France lors de résidences d’artistes à la Grotte du Mas d’Azil, le Muzoo réunit, à Louvain-la-Neuve cette fois, des créateurs d’arts simples et migrateurs, une communauté d’acteurs plasticiens sans programme ni manifeste, un atelier-monde ouvert aux rencontres, aux dialogues, aux expériences partagées. Sous ce mot-valise, une caverne d’Ali Baba, un souk géant, lance les rets d’un savoir-être. « Les œuvres sont mises au service d’une histoire qui se tisse au rythme et aux pas du voyage physique, mental, virtuel » conclut Nathalie Thibat-Sauer qui a imaginé ce musée nomade appelé à voyager et à évoluer progressivement: BienvenUE deviendra BienvenIDO à La Tabacalera de Madrid, puis au Centre d’Art Moderne de Tétouan, au Maroc.

Visiteur, merci pour ta visite !

Par à ta présence ici, le mot « bienvenue » prend tout son sens.

Dominique Legrand

 

Exposition. BienvenUE, Musée L, Louvain-La-Neuve, jusqu’au 20 janvier 2019. Chaque premier dimanche du mois, entrée et médiaguide sont gratuits.

Site. http://www.museel.be.

Œuvres de : Salima ABDELWAHAB, ADEC, Aziz AMRANI, Davie BARTHOLOMÉO, Ahmed BENRAADIYA, Stefan BOHNENBERGER, Charley CASE, Fred CHEMAMA, Najib CHERRADI, Pascal COLSON, Pierre DELAGRANGE, Antonin DE BEMELS, Manuela de TERVARENT, Céline DEVOS, Thomas de WOUTERS, Khalil EL GHRIB, Youssef EL YEDIDI, David ESSOME, Karmit EVEN ZUR, David FEDELE et Kumut IMESH, Emilio GALLEGO, Anouar HANTOUT, Dirk HENDRIKX, Olivier JAMOULLE, Stéphane JOSSART, Robin KOLLEMAN, Benoît MALLON, Natacha MERCIER, Aline MOENS, Farzad MOLOUDI, Bouchra MOUTAHARIK, Aïcha MUTEBA, Rafiy OKEFOLAHAN, PATSHIVA Cie, Aurélie RIGAUT, Théo RONSE, Sophie SAPOROSI, Frédéric TOLMATCHEFF, Salvador TOMNYUY, Jérôme UGILLE, Martin VAN DER BELEN, Anne-Judith VAN LOOCK, Marie-Laure V. et Saïd ELOUIZI, Laurence VRAY, Toma WA.

Crédits photos Robin Kolleman, Musée L.

 

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