L’art contemporain fait aussi son Tour

« D’un Temps à l’Autre » est le thème choisi pour la 12e édition d’ARTour. Parmi dix lieux culturels de la région du Centre, La Louvière renverse superbement le sablier. Visite rue des Amours où Catherine de Braekeleer propose Bientôt déjà hier décliné par une trentaine d’artistes. 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Quoi de plus anodin, pourtant de plus insaisissable, que le facteur temps, continuité infinie peuplée d’événements à densité variable, d’hier à demain? Plus qu’une question de représentation du temps s’incarnant généralement dans la répétition, l’exposition Bientôt déjà hier au Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée invite à regarder longtemps les métamorphoses et l’écoulement du temps. « Par nature, l’estampe pousse à la sérialité, à la séquence; la technique en soi est un pas-à-pas, une mise en œuvre lente et longue, un délitement du temps, introduit la directrice du Centre de la Gravure Catherine de Braekeleer qui est aussi la commissaire de cette fascinante exposition. Chaque œuvre existe en soi et comme fragment d’un déroulement temporel. »

Magistrale acquisition par le Centre de la Gravure d’un portfolio de Roman Opalka comprenant cinquante autoportraits de l’artiste réalisés selon un protocole immuable depuis 1965 jusqu’à son décès, la série mythique a ainsi donné naissance au concept de la manifestation. Opalka visait à inscrire la trace d’un temps irréversible: « Voilà l’espace de liberté : la méditation qu’engendre mon œuvre, l’anti-vite vu et vite oublié qui caractérise l’art contemporain. Le promeneur ne marche-t-il pas sans penser où il pose ses pieds ? », me confiait l’artiste franco-polonais en 2009 dans un de ses derniers entretiens, deux ans avant sa mort. « Je ne suis pas un optimiste. La vie est courte, disent les Polonais, comme une chemise d’un bébé salie par la merde… Cette philosophie de café du commerce est décevante. Il faut donner à l’homme les moyens pour qu’il puisse vivre sa dignité devant le temps, avec fierté d’être, sans hystérie. J’essaie de donner une proposition salvatrice à travers une démarche qui concerne tout le monde. »

Derrière l’impressionnante illusion de la répétition d’un autoportrait et la disparition progressive de l’artiste en blanc sur blanc présentée selon le simple mais efficace alignement d’une ligne du temps, un rythme lent s’impose dans nos pas. Tout en lignes de fuite et perspectives brisées, paradoxe de la disparition programmée et du temps figé, la scénographie prend des allures de labyrinthe où un Minotaure tire inlassablement les fils du processus de l’empreinte. Derrière le grand bandeau lithographique d’Ingrid Ledent juste interrompu par une parcelle de réalité organique, -peau marquée par le vieillissement-, s’ouvre une multitude d’alcôves attisant la concentration du regard. Certains comme Opalka établissent des règles rigoureuses dans leur enregistrement du temps, d’autres comme Christian Carez saisissent par hasard les derniers instants de calathea privés d’eau: « Ces plantes, je les trouvées déglinguées lors d’un retour de vacances. Je les ai mises sur un fond lumière jour, comme des âmes en attente de purgatoire », précise le photographe documentaire que l’on connaît pour ses fictions sociales.

Face à d’autres artistes observateurs comme Carsten Holler qui propose des chrysalides en mutation ou Jose Maria Sicilia en explorateur poétique de la transmutation, Michel François et Thierry Wesel réactivent la mémoire de lieux désertés. Kevin Britte arpente les convulsions du temps en plongeant des plaques de cuivre recouverte d’un vernis dans un cours d’eau près de La Hulpe. Le flux mettra à nu la plaque par bribes, ensuite une plongée dans l’acide puis un encrage laisseront le souvenir d’empreinte de l’eau mouvante…

Retenir trace semble le leit motiv de ces différentes décantations. Mais peut-on arrêter le temps? Le suspendre du moins comme le prône Susumu Endo en fondant différentes temporalités en une seule. « Il n’y a pas forcément lutte, confirme Emmanuel Madec dans le beau catalogue-diary, mais toujours volonté de transformer, de donner une forme nouvelle, volonté de s’inscrire dans un phénomène de conversion. » Photographie argentique, temps de la reproduction, la pratique métissée entre photo et gravure du japonais Tetsuya Noda sublime un réel dont la banalité originelle est contrebalancée par les rapports d’échelle (cendrier rempli de mégots métamorphosé en sujet graphiquement remarquable).

A côté du temps pensé par Sophie Calle, Luc Tuymans ou Balthasar Burkhard, Kikie Crêvecœur évalue le temps vécu avec sa collection de gommes gravées quotidiennement. Cet archivage démontre avec simplicité que les répétions quotidiennes comme faire ses courses au supermarché, aller au cinéma ou décorer un sapin de Noël,  rythment notre temporalité tout en marquant nos actions chroniques d’une fin inévitable. « Post-it, gommes, cette trace linéaire est celle d’un moment vécu, à voir comme une bobine de vie, commente l’artiste. Cette mémoire, c’est aussi un peu mon disque dur! J’insiste sur la fragilité de la vie qui peut basculer d’un jour à l’autre. » Anne De Gelas traite des événements intimes de sa propre histoire dans des livres d’artiste « confidentiels » où garder trace de la vie, de la mort, la féminité, le couple, à travers l’écrit, la photographie valent mille mot indispensables à la question sous-jacente: que révéler, ne pas révéler?

Le parcours de Bientôt déjà hier se termine par les impressions pigmentaires d’Urs Lüthi. Ses tirages « arcimboldesques » réussissent à ne pas faire de la photographie un médium qui arrête le temps en stoppant son écoulement continu mais bien au contraire en montrant son passage inévitable. Ce miroir intemporel et dérisoire de nos existences à différents âges de la vie est un subtil renvoi à Roman Opalka et Ingrid Ledent qui ouvraient ce bal du temps pensé et vécu.

Dominique Legrand

Exposition. Bientôt déjà hier, Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée, 10 rue des Amours, La Louvière. Catalogue, 191p., 22 euros. http://www.centredelagravure.be

Biennale d’art contemporain ARTour. D’un temps à l’autre. Jusqu’au 8 septembre 2019. Un pass (10 €) donne accès aux cinq musées payants du parcours. Guide du visiteur sur le site http://www.artour.be

 

 


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s