Le tour du monde du National Geographic

Où croiser un fou aux pieds bleus, une maman de 13 mètres de long, un alpiniste qui a perdu dix orteils? A Stavelot. En première belge, le mythique magazine National Geographic expose ses clichés à l’Abbaye. Un tour du monde en 130 ans de photographies emblématiques qu’il convient de regarder avec émerveillement et œil critique.

Des yeux verts incandescents, un foulard pourpre: cette photographie d’une jeune afghane patchoune a fait de Sharbat Gula la réfugiée la plus connue au monde. Devenue instantanément une icône après la parution du magazine National Geographic de juin 1985 dont elle faisait la couverture, celle qu’on surnomme l’ « Afghane aux yeux verts » s’était rendue à pied au Pakistan avec ses frères et sœurs et leur grand-mère alors que l’Afghanistan se trouvait encore sous l’occupation soviétique. Avec ce portrait, le photographe du National Geographic Steve McCurry en avait fait le symbole de l’enfance sacrifiée de milliers de réfugiés fuyant la guerre. Dans son pays natal, elle est même devenue la Mona Lisa afghane donnant ainsi un visage à ce mensuel américain immédiatement identifiable par son cadre jaune.

Elle n’est pas la seule à avoir donné un visage au magazine qui célèbre 130 ans de photographies à l’Abbaye de Stavelot. L’autoportrait de l’explorateur du pôle Nord, le très controversé Robert E. Peary qui déclarait en 1909 « Si vous ne trouvez pas la voie du pôle Nord, inventez-là! », et le récit de ses expéditions avaient également fait grand bruit.

« L’image de notre pauvre planète que véhicule le National Geographic, commente Virgile Gauthier, directeur de l’abbaye, c’est un témoignage de quelque chose qui, depuis 132 ans, se détruit à une vitesse grand V. »

Et c’est là le nouveau credo du magazine à la marque jaune lancé par une trentaine d’explorateurs et de scientifiques à Washington en octobre 1888 sous la bannière Wonder & Worry. L’état délabré du monde actuel fait les choux gras du papier glacé dont l’objectif initial se résumait au départ à « accroître et diffuser les connaissances géographiques tout en promouvant la préservation des ressources culturelles, historiques, naturelles du monde. » Dans ce championnat de la vision aérienne, le lecteur se trouve en position de solitude, à la merci d’images photographiques innombrables, esthétiques, fruits de prouesses techniques ou sportives. Aujourd’hui, le karma est de sauver la planète en montrant la nature comme Trump ne la voit pas, une manière de voyager loin en toute bonne conscience.

Les premières photos en couleur apparurent dès 1910 en même temps que le célèbre cadre jaune. Ni internet ni Instagram alors! Pour connaître le monde, seules quelques encyclopédies, des cartes postales font état. En même temps, la société National Geographic impulse un soutien financier à des expéditions dans le monde entier: l’exploitation en images des tribus reculées de Bornéo, le drapeau National Geographic Society déployé au sommet de l’Everest en 1963, la découverte du Titanic, les expéditions du Commandant Cousteau, le premier pas de l’homme sur la Lune, mais aussi la puissance américaine mise en scène en tant que nation-paysage, parmi 12.500 projets de recherche, d’exploration, d’exploits sportifs vont profiter du soutien de l’Etat américain, de mécènes et d’industriels – constructeurs automobiles, banquiers, cigarettiers, voyagistes…

Le filon est d’or! Chaque mois, le magazine – voisin de la Maison Blanche – emmène ses lecteurs sur le chemin d’aventures humaines uniques. L’exposition La légende National Geographic suit le même chemin, mettant en lumière dans une scénographie taillée sur mesure plus d’un siècle d’exploits et d’aventures humaines. Sur la piste des mondes disparus avec la découverte du Machu Pichu, au temps des épopées de la Croisière jaune en Citroën, aux côtés de Jane Goodall et Diane Fossey, les grands reportages photo s’imposent comme une marque de fabrique.

Entièrement revue par et pour l’abbaye de Stavelot avec la complicité du National Geographic et sa branche française, l’exposition « carte de visite » a donc perdu ce caractère un peu étriqué dévoilé en 2017 pour les grandes serres du Jardin des Plantes à Paris. « Il s’agit d’une exposition à vocation internationale avec un contenu défini susceptible de faire le tour du monde, précise Virgile Gauthier. Le concept avait déjà été modifié à Paris à destination d’un public francophone. Pour cette première en Belgique, nous ne voulions pas d’une expo clé sur porte. Murielle Denis a retravaillé la scénographie pour l’adapter au lieu, imprimer notre signature, apporter des plus-values propres à la Belgique et notre région, cette petite Sibérie! »

Des vitres rétroéclairées essaiment ce tour du monde aux quatre coins de l’Abbaye en pleine National Geographicomania: de la salle Prume à la chapelle jusqu’aux espaces sous charpente, le visiteur feuillette un grand imagier. De rencontres magiques en plongées lumineuses sous les abysses, que de sommets gravis, d’images volées d’espèces en voie d’extinction, d’odyssées de l’extrême reflétant à foison l’aventure éditoriale de ce grand magazine diffusé dans 75 pays, en 33 langues et dans 36 éditions différentes…

Un parcours destiné aux enfants à l’intérieur de l’exposition, un carnet d’activités, une chasse au trésor, des visites guidées pour les écoles attendent les explorateurs en herbe. Deux concours destinés aux photographes ainsi qu’un cycle de conférences gratuites accompagnent ce voyage dont le slogan porteur surfe sur les préoccupations actuelles: « Mieux on connaît la planète, plus on veut la protéger. »

  • Pour les incrédules: Le fou aux pieds bleus (Sula nebouxii) existe bel et bien. C’est un oiseau marin qui vit près des côtes du Pacifique. La couleur bleue de ses pieds vient de son alimentation (sardines, calamars, anchois).

Ce que l’exposition ne dit pas

Diaporama © Abbaye de Stavelot/ETC. Ci-dessus © Dominique Legrand.

Un passé raciste. « Pendant la plus grande partie de son histoire, National Geographic a reproduit, dans ses textes et photos, la hiérarchie raciale qui veut que les personnes de couleur soient en bas et les Blancs en haut. Jusque dans les années 1970, National Geographic ignorait complètement les personnes de couleur qui vivaient aux Etats-Unis, ne leur reconnaissant que rarement un statut, le plus souvent celui d’ouvrier ou de domestique. Parallèlement à cela, le magazine dépeignait avec force reportages les “natifs” d’autres pays comme des personnages exotiques, souvent dénudés, chasseurs-cueilleurs, sorte de “sauvages anoblis”, tout ce qu’il y a de plus cliché.« (John Edwin Mason, professeur d’histoire de l’Afrique et d’histoire de la photographie à l’université de Virginie)

Femmes, où êtes-vous? Si en octobre 2019, un numéro spécial mettait les femmes à l’honneur, on constate qu’elles ont été longtemps les grandes oubliées des reportages, moins visibles et cantonnées dans des rôles définis par la société américaine.

La photographie, arrivée par erreur. National Geographic a d’abord été conçu comme un journal scientifique, austère, sans image. En 1904, l’éditeur se rend compte qu’un article lui manque juste avant l’heure du bouclage. Paniqué, il ouvre un colis envoyé par la Société russe de géographie et en sélectionne une douzaine qu’il envoie à l’imprimeur pour combler les pages vides. Les photos de Lhassa, parmi les premières prises au Tibet, se révèlent un incroyable succès auprès des lecteurs!

Le pactole NG. Le magazine dispose d’une puissance numérique quasi unique dans le monde des médias. National Geographic et son grand partenaire, 21st Century Fox, ont négocié un accord, en 2015, qui a donné au mensuel son assise financière en même temps qu’un sérieux coup de boost numérique. Avec 73% des parts, Fox est devenu le principal actionnaire du pôle médias de National Geographic, et donc du magazine. Le quart des revenus générés dans ce cadre sont fléchés vers la National Geographic Society, une ONG chargée de financer les expéditions et la recherche scientifique. Assise sur un tas d’or de 1,2 milliard de dollars, elle a financé 600 nouvelles expéditions l’an dernier, soit 50% de plus que l’année précédente. National Geographic bénéficie surtout de l’incroyable puissance de frappe de Rupert Murdoch. Le mensuel et les chaînes télé du milliardaire jouent les caisses de résonance en coordonnant leurs programmes. (d’après Les Echos, 30 mars 2018).

Dominique Legrand

Exposition. La Légende National Geographic, 130 ans de voyages et d’explorations, Abbaye de Stavelot, jusqu’au 24 janvier 2021. http://www.abbayedestavelot.be


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