« D’une image l’Autre » ou le monde en devenir

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  • Photos: Vues d’exposition par Christopher Roxs. Andrea Radermacher-Mennicken. Série Miss Marx, photo digitale, Christopher Roxs.

La personnalité d’Eleanor Marx, ses combats féministes contre toute inégalité, ses engagements aux côtés des travailleurs, font office de catalyseur pour un panel d’artistes confronté à la problématique du féminisme dans l’art d’aujourd’hui.

Trois mannequins. Leurs vêtements livrent les premiers indices : nous sommes en présence de travailleuses. L’installation d’Antoine Doyen lance l’intrigue… Comme dans un film, il y a des acteurs, des figurants, une histoire. Et quelle histoire ! Celle d’Eleanor Marx (Londres 1855-1898), intellectuelle féministe, traductrice et éditrice du Capital, militante marxiste sur le terrain du Royaume-Uni en plein essor industriel.

De manière plutôt inédite pour le Triangle Bleu, la genèse de l’exposition D’une image l’Autre débute fin 2019 à Spa et Verviers sur les plateaux de tournage du film Miss Marx (Susanna Nicchiarelli).

Avec son travail sensible sur la lumière tout en clair-obscur, le photographe néerlandais Christopher Roxs était à l’affût décors extérieurs à Spa, Verviers et Liège. Au-delà de la simple réalité, l’objectif se mue en auteur d’une autre évidence, dans un récit qui décuple les questionnements sur le monde du travail et du féminisme, allant D’une image l’Autre.

En regard, trois artistes livrent leur vision des combats portés par la fille cadette de Karl Marx. Les mannequins et les gilets d’ouvriers d’Antoine Doyen sacralisent des anonymes exempts de toute réalité humaine hormis celle d’un vêtement de travail.

Les dessins de Sylvie Macias Diaz forment autant de métaphores de la domination masculine. Aux cimaises, les femmes-pantins gravitent en tourbillon dont l’épicentre est un étrange objet, un diabolo. Cette création à la fois jouissive et dénonciatrice d’Andrea Radermacher-Mennicken est constituée de deux sous-tasse jointives d’où émerge un fil ténu. Parce que l’humour n’est jamais loin de son travail, l’artiste accroche une bague à l’extrémité du lien. Comment femme captive échappe-t-elle au labyrinthe diabolique de la domination masculine ?

Andrea Radermacher-Mennicken présente une série de pièces pour la plupart inédites. Métamorphosés en objets fétichistes, ces archétypes du domaine féminin deviennent des bombes à fragmentation. Par ses lames surgissant d’un cintre, corset d’argenterie, assiettes parlantes, elle prodigue aux objets quotidiens une vie transgressive non sans impact poétique. L’artiste multidisciplinaire trace force devises révélant la vie paradoxale d’Eleanor : Sois sage découpé au scalpel par sablage sur une assiette en porcelaine réfère aux périodes d’anorexie et de troubles subis par Eleanor au long de sa vie.

Et puis domine ce portrait stylisé d’Eleanor, proche du camée si ce n’étaient ses dimensions et la matière choisie. Noir jais, le gabbro est une pierre que l’on peut retrouver sur la Lune (astre associé aux fonctions féminines de fertilité et fécondation). Le voici, dressé dans toute sa lisse dureté, profil tailladé de couverts de table. Au-delà de tout simulacre, nous tend-il un miroir ?

Dominique Legrand

D’une image l’Autre, galerie Triangle Bleu, 5 Cour de l’Abbaye, B 4970-Stavelot.

Jusqu’au 30 mai 2021 et du 4 juillet au 19 septembre 2021. www.trianglebleu.be.

Andrea Radermacher-Mennicken, Sylvie Macias Diaz: artistes féministes, femmes artistes?

Dans son atelier de Raeren, Andrea Radermacher-Mennicken confiait son questionnement face au terme d’artiste féministe. Lauréate du Feministarprize IKOB 2019 (Eupen), que signifiait cette étiquette ?

Sylvie Macias Diaz traque la femme préformatée par les stéréotypes sociétaux. Féminité, terreurs, menaces régissent ces corps en quête d’élan pour échapper au reflet imposé par l’espace masculin.

Vous considérez-vous comme des artistes féministes ?

Andrea Radermacher-Mennicken. Je suis artiste et je suis femme – avec les pieds sur terre : les sujets de la vie féminine restent un sujet essentiel de mon travail. Je considère que l’art en général ainsi que mon travail sont étroitement liés à la vie. Le féminisme reste pour moi un mouvement important qui a besoin de nouvelles impulsions.

Sylvie Macias Diaz. Je n’aime pas les mots qui se terminent par ‘isme’ et je ne suis pas fémin’iste’! Pour moi le suffixe est égal à une revendication, donc militariste. Pour moi, le féminisme dans l’art prend tout son sens. Par ce canal, il apporte une réflexion sur la vie de tous les jours que se soit sur l’héritage commun des femmes, les traditions, les obsessions, les atteintes au corps des femmes, la santé, la discrimination et ce plafond de verre, le féminicide.

L’art féministe a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

A.R-M. Ce terme fait toujours sens si on le considère comme une idée globale. De nombreux féminismes sont vécus différemment : le féminisme de l’égalité, le féminisme radical, le féminisme de la différence, le féminisme queer, l’éco-féminisme, le féminisme positif… Nous ne trouverons pas non plus la pierre philosophale dans les débats enflammés sur la question de savoir si les femmes doivent désormais refuser le rasage des aisselles et des parties intimes afin d’obtenir plus de liberté !

S.M.D. Dans un premier temps, il fait forcément sens car le féminisme est un mot devenu médiatique. Le féminisme dans l’art représente pour moi un mouvement politique avec la possibilité de mettre en lumière les atteintes aux droits des femmes.

La pandémie a-t-elle initié dans votre travail un nouveau type de réflexion sur le monde ?

A.R-M. La pandémie provoque une prise de conscience en crescendo des vulnérabilités de notre société. Les suites sociales de la pandémie vont probablement se refléter dans de futurs travaux.

S.M.D. C’est à un réveil général et une prise de conscience avec une réelle réflexion collective que nous sommes tous invités. Se poser encore toutes ces questions aujourd’hui m’agace . Il y a le retour d’une allure lisse qui engendre aujourd’hui encore plus de violence.

Propos recueillis par Dominique Legrand

Article paru dans Flux News, trimestriel d’actualité d’art contemporain, mai-juin-juillet. 2021, n°85.


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